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April 20, 2024
COOPERATION

Pourquoi faut-il changer de paradigme

  • avril 15, 2014
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Pourquoi faut-il changer de paradigme

[quote]Les relations entre l’Afrique et l’Europe remontent à la nuit des temps. elles ont été marquées par des faits de nature diverse et variée dont le souvenir peut parfois susciter de profondes émotions. nous taisons volontairement ces faits au risque de nous livrer à des conjectures aux contours indéfinissables. en revanche, notre souhait est d’appréhender la coopération Afrique-Europe à travers la dynamique, voire la logique qui l’a toujours soutenue des points de vue de la partie européenne. cela nous permettra ensuite d’envisager une autre voie, synonyme e d’un changement de paradigme plus promoteur.[/quote]

Pour mémoire, il convient de rappeler que depuis les Conventions de Yaoundé, en passant par les accords de Lomé jusqu’aux récents accords de Cotonou, l’Europe a subordonné son assistance à l’Afrique, à l’avènement d’états de droit dans lesquels le respect des droits humains ou des droits de l’homme, la liberté d’expression, le respect des minorités, … sont la règle et non l’exception. Autrement dit, l’Europe a, jusqu’à ce jour, cherché à aider les pays africains à devenir des terreaux de la bonne gouvernance économique et politique. Une telle logique est celle de l’occident tout entier qui soutient, mordicus, que l’état de droit et la démocratie sont un passage obligé pour accéder à la croissance et au développement.

En d’autres termes, l’état de droit et la démocratie constituent une condition sine qua non pour le succès de tout processus de développement. Dès lors, l’Europe, à l’instar de tout l’occident, en a fait une contraignante condition pour le décaissement de ses engagements financiers à l’égard de l’Afrique. Mais après, près d’un demi-siècle de pratique de politique d’aide liée ou contraignante, quel bilan peut-on faire de l’exercice de l’état de droit ou de la démocratie en Afrique ? Les désertas de l’occident en général ou de l’Europe en particulier ont-ils été satisfaits ? L’Afrique est-elle devenue un havre de paix ? S’est-elle érigée en modèle d’état de droit ou de démocratie tant souhaité par ses partenaires européens ? A la réalité, l’on peut affirmer, sans exagérer, que l’Afrique est loin du compte au regard de l’idéal occidental qu’elle est obligée d’intégrer dans son mode de vie à son corps défendant. Exception faite de quelques rares pays, l’exercice d’état de droit ou de démocratie s’y apparente, dans la plupart des cas, à une véritable gageure. En la matière, les acquis stables et irréversibles sont extrêmement rares ; faisant même dire que l’Afrique reste attachée à la logique de « perpétuels recommencements ». Si tel est le cas, pourquoi alors ne pas changer de paradigme? Si l’Afrique piétine encore à s’installer durablement et de manière irréversible dans la posture d’un état de droit pourquoi l’Europe ne doit-elle pas changer de fusil d’épaule ? Pourquoi ne doit-elle pas arrêter de soutenir un processus dont les résultats s’apparentent à une gageure ? Autrement dit, pourquoi
ne doit-elle pas changer de paradigme ? Nous voudrions l’inviter à changer d’approche en faisant les choses autrement ou en changeant d’objectifs. Pour nous, le changement de paradigme consistera à mettre l’accent sur le développement en restructurant son aide à cette fin. Ici, le développement serait regardé comme un passage obligé, voire une condition sine qua non pour pacifier l’Afrique en y instaurant durablement, et de façon irréversible la démocratie grecque dans toute sa plénitude. Car, on ne le dira jamais assez, « là où il y a le développement, il y a la croissance et le développement inclusifs, les jeunes ne sont pas désœuvrés et ne sont donc pas recrutés pour des aventures de tout genre ». La nouvelle approche de coopération ouverte au Sommet Afrique – Europe tenu au Caire en avril 2000 avait laissé entrevoir un immense espoir. La stratégie conjointe y relative, adoptée au Sommet de Lisbonne, fixe un nouveau cadre de coopération fondé sur des principes de respect mutuel, de responsabilité partagée et de mutualisation des efforts dans la gouvernance des biens publics mondiaux, et dans la réforme du système des Nations-Unies ainsi que des institutions de Bretton Woods. Mais dans la mise en œuvre de la stratégie de Lisbonne, par l’entremise de plans d’action successifs, l’on se rend compte que l’Union Européenne a du mail à se départir de la logique ancienne d’avant le Caire 2000. Chaque pays européen développe une diplomatie bilatérale avec les pays africains qui, le plus souvent, s’éloigne de la politique communautaire de l’Union Européenne. Ainsi, l’absence d’harmonisation entre les politiques bilaterales et la politique communautaire est de nature à produire plusieurs messages (souvent contradictoires) en direction de l’Afrique. Ces différents messages, voire ces différents sons de cloche ont le mérite de rendre encore plus ambiguë la diplomatie européenne à l’égard de l’Afrique. Le premier constat est que l’Afrique a énormément besoin d’argent pour financer ses multitudes projets d’infrastructure, atteindre les OMD à l’horizon 2015, et réussir son intégration économique et politique. Les besoins de financement du continent africain sont extrêmement élevés. Mais après plus d’un demi-siècle de coopération avec l’Europe, l’Afrique offre l’image d’un continent qui fait du surplace dans sa quête vers le progrès et
le développement. En d’autres termes, la coopération avec l’Europe, qui remonte aux Conventions de Yaoundé, n’a pas jusqu’à présent permis à l’Afrique de connaître le développement et de maîtriser son destin, afin de co-participer
à la gestion des affaires planétaires. Le paradoxe ici, c’est que l’Europe est extrêmement riche, sans toutefois parvenir
à aider convenablement ses partenaires africains à sortir de la pauvreté. Ce deuxième constat tient au fait que l’Europe détient une pléthore d’instruments financiers (bilatéraux et communautaires) destinés à l’Afrique. Chacun de ces instruments est doté d’enveloppes substantielles. Mais là où le bât blesse, c’est que l’accès à ces fonds est extrêmement difficile. Cette contrainte en termes d’accès aux Fonds européens est expliquée, côté européen, par la faible capacité d’absorption des pays africains et, côté africain, par la complexité des procédures d’accès et de justification de l’utilisation des fonds. Ainsi, les Fonds européens de Développement (FED) se succèdent sans que les enveloppes y afférentes soient totalement consommées.

[quote arrow=’yes’]L’Afrique est encore l’objet de trois différents accords avec l’UE, la divisant donc en trois espaces géographiques. Et ce, en dépit d’un des principes majeurs de la nouvelle stratégie conjointe qui suggère en lettres d’or que l’UE traite l’Afrique comme une seule entité[/quote]

En outre, l’Afrique est encore l’objet de trois différents accords avec l’UE, la divisant donc en trois espaces géographiques. Et ce, en dépit d’un des principes majeurs de la nouvelle stratégie conjointe qui suggère en lettres d’or que l’UE traite l’Afrique comme une seule entité. L’Afrique du Nord, qui bénéficie de l’instrument financier MEDA (Mediterranean Economic Developement Area), remplacé depuis 2007 par l’ENPI (European Neighberhood and Partnership Instrument) ; L’Afrique au Sud du Sahara (exception faite de l’Afrique du Sud), qui bénéficie des instruments financiers issus des Accords de Cotonou; L’Afrique du Sud, qui bénéficie de l’ACDC (Accord sur le commerce, le développement et la coopération), aux côtés de l’Asie et de l’Amérique latine.
À cette tentative de charcutage géographique, vient se greffer les Accords de Partenariat économique (APE) dont la mise en oeuvre porte un énorme préjudice aux efforts régionaux d’intégration dans la zone géographique couverte par les Accords de Cotonou. Aussi, est-il amer de constater que l’Afrique apparait toujours dans les médias européens à travers des images rappelant la misère, les épidémies, les endémies et les conflits. Cette image négative de l’Afrique persiste toujours malgré les nombreux appels invitant à les améliorer.

Enfin, les opérateurs, voire les acteurs économiques européens continuent de regarder l’Afrique comme un continent
à risque. Dans cette perspective, ils n’y orientent pas les capitaux ou les investissements de long terme dont elle a besoin. Ainsi, l’Afrique apparaît comme le terreau des investissements de court terme ou des capitaux dits flottants que l’on peut rapatrier aisément au moindre bruit d’instabilité. Cette tendance persistante à investir « sur la pointe des pieds » fait que les acteurs économiques européens ne parviennent pas à capter ou à fidéliser la classe moyenne montante africaine à l’égard de leur production ou de leurs marques. Le soutien à la mise en oeuvre des projets et programmes intégrateurs de l’Afrique devait être du coeur de la coopération européenne avec l’Afrique.

Investir massivement dans le développement de l’Afrique c’est contribuer à extraire les populations africaines de la
pauvreté et de la misère, et de facto, c’est de les mettre à l’abri de toutes velléités tribalistes, voire ethnocentriques porteuses d’ingrédients potentiels d’instabilité de tout acabit. Hier, le Plan Marshall d’un montant d’environ 13 milliards de dollars a aidé les pays d’Europe occidentale à réhabiliter leurs infrastructures au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui,

l’Europe qui reste fortement et solidement attachée à l’Afrique du fait, entre autres, des affinités culturelles et linguistiques, et surtout du fait de la proximité géographique des deux continents (seulement 12 kilomètres les séparent) ; et qui plus est plus nantie de tout point de vue, a l’obligation morale d’accompagner
l’Afrique dans sa transformation économique et politique. Car, il est de plus en plus difficile à comprendre que l’Afrique ne bénéficie pas encore, de ce que les économistes appellent, les externalités positives du fait de sa proximité géographique avec l’Europe. Les tentatives européennes à accompagner l’Afrique à accélérer à l’opulence, peuvent être des solutions à la crise économique et sociale aiguë qui caractérise l’Europe. Aider donc l’Afrique à se transformer profondément en investissant massivement dans les projets à grande valeur ajoutée doit, aujourd’hui constituer le cheval de bataille de la coopération européenne.

Cela s’appelle un changement de paradigme qui, à terme, s’avérera « gagnantgagnant» pour les populations de deux continents. Persister dans ce qui se fait aujourd’hui, c’est ignorer les réalités du moment et s’affirmer dans une voie sans issue qui servira, sans nul doute, de prétexte à s’éloigner du partenariat avec l’Europe qui pourtant promettait de lendemains meilleurs. Pour coller à l’actualité, l’Afrique peut même offrir à l’Europe une alternative énergétique crédible. L’Afrique, de son côté, doit faciliter cette mutation de paradigme. Pour cela, elle doit reformer profondément ses économies pour un usage optimal et rationnel de l’aide reçue de l’Europe. Aussi doit-elle opérer sa mue dans sa perception de son passé avec l’Europe.Certes, elle a subi le double effet de l’esclavage et de la colonisation. Mais elle doit se départir de ce passé, fut-il douloureux et catastrophique, pour se focaliser sur son émancipation économique. Ce passé ne doit pas la rendre apathique à l’égard de son présent et de son futur. Dès lors, ce passé ne doit pas être considéré comme un boulet au pied bloquant et paralysant. Sous d’autres cieux, ce type de passé a été dompté et transformé en opportunités de croissance et de développement. Pourquoi l’Afrique ne parviendrait-elle pas à son tour à le faire ? Par ailleurs, dans l’esquisse d’ériger le handicap du passé en véritables facteurs de développement, l’Afrique doit moderniser son discours politique en puisant dans les vertus des temps modernes. Pour y parvenir, elle doit regarder l’Europe avec de nouvelles lunettes. Celle-ci ne doit plus être regardée comme berceau des colonisateurs, des exploiteurs, des méchants qui n’ont d’yeux pour l’Afrique que pour l’immensité de ses ressources naturelles.

[quote arrow=’yes’]L’Europe ne doit plus être regardée comme berceau des colonisateurs, de exploiteurs, des méchants qui n’ont d’yeux pour l’Afrique que pour l’immensité de ses ressources naturelles[/quote]

A contrario, l’Afrique doit regarder l’Europe comme un partenaire crédible qui peut l’accompagner dans son processus de développement en lui apportant ce qui lui fait défaut. Hier les Pères fondateurs de l’Afrique contemporaine se sont évertués à libérer l’Afrique du joug colonial en utilisant les moyens de leur époque et en s’appuyant sur le discours du Panafricanisme. Aujourd’hui, l’Afrique doit gagner la bataille de son émancipation économique et sociale. Par conséquent, elle doit utiliser les armes du moment et moderniser son discours politique pour être en adhésion avec sa jeunesse qui vit sous l’ère de la troisième révolution industrielle dominée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Regarder l’Europe autrement, pourrait donc contribuir à asseoir une nouvelle relation de confiance de nature à renforcer la coopération en la rendant plus fructueuse. De même, il convient de noter que l’absence d’intégration politique en Afrique a handicapé la coopération avec l’Europe.

La mise en avant de la souveraineté des États n’a pas favorisé l’avènement d’une Afrique parlant d’une seule voix et
marchant d’un même pas. La cacophonie qui s’en est dégagée a plutôt fait le lit de la division, des réflexes du « chacun pour soi », du « repli sur soi » et du nationalisme. Ainsi, dans les négociations avec les partenaires européens, l’Afrique s’est présentée divisée, chaque pays ou chaque région cherchant à ne défendre que ses intérêts nationaux ou régionaux. A chaque fois, toutes les déclarations de bonne intention d’intégration exprimées dans les traités ou chartes ont été foulées au pied au bénéfice des intérêts propres des États. Cette inclination à l’individualisme
explique en partie l’inefficacité de la coopération avec l’Europe, d’autant qu’elle empêche l’Afrique de présenter
un front commun et de peser réellement dans les négociations –voire d’avoir une véritable capacité de négociation–. Elle engendre des difficultés pour se faire respecter, pour forcer l’Europe à tenir ses engagements, et pour orienter le
dialogue avec l’Europe en sa faveur. Une telle situation offre à l’Europe l’image d’une Afrique divisée, d’une Afrique où ne comptent que les intérêts souverains des États, d’une Afrique manipulable à souhait, d’une Afrique où l’on peut opposer facilement les pays les uns contre les autres, d’une Afrique enfin où la división est la règle et l’unité l’exception.

Aux nombreux appels pour traiter l’Afrique comme une seule entité, comme le stipule la Stratégie conjointe,
les Européens répondent en ces termes : « que faites-vous, vous, Africains pour que l’UE traite votre continent comme une seule entité? ». Effectivement, aucune démarche concrète n’est engagée, côté africain, allant dans le sens de l’harmonisation des instruments européens de coopération. Tant s’en faut, chaque zone géographique se complaît dans la situation imposée et défend jalousement ses acquis aux dépens de l’intégration africaine, et au détriment de la cohérence et de l’efficacité de l’aide européenne. Finalement, il est indéniable que l’Afrique et l’Europe doivent entretenir leur coopération de manière durable et soutenue. La proximité géographique ainsi que plusieurs autres facteurs les y obligent. Dans cette perspective, les principes de respect mutuel, de responsabilité partagée, et de vision partagée dans la gouvernance des biens publics internationaux, doivent guider constamment cette coopération.
De même, il ne doit y avoir aucun sujet tabou au sein des relations Afrique- Europe. Toutes les questions doivent être traitées dans une transparence totale, sans arrière-pensée et en toute franchise. Selon l’adage, l’amitié se nourrit de vérité.
Le dialogue Afrique-Europe doit donc se nourrir en permanence de vérité sans laquelle les attentes suscitées s’apparenteront à des chimères. Hier l’Europe savait ce qu’elle faisait en Afrique. Aujourd’hui, elle sait ce qu’elle fait en Afrique. Demain, elle sait déjà ce qu’elle fera en Afrique. Quant à l’Afrique, elle est toujours engluée dans les interrogations interminables sur l’intérêt et le contenu de sa coopération avec l’Europe dans une atmosphère de «chacun pour soi ». Cela doit changer afin de contraindre l’Europe à modifier les fondamentaux de sa coopération avec elle dans une dynamique « gagnantgagnant» expurgée de part et d’autre, de tout autres considérations sujettes à interprétations négatives.

Dr René N’Guettia Kouassi Directeur des Affaires économiques Commission de l’Union africaine

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Hommes d'Afrique Magazine

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